Le droit de vote pour les non-luxembourgeois : au-delà de « oui » ou « non »

Le sociologue Fernand Fehlen a relevé lors de l'entretien RTL que la nécessité de répondre « oui » ou « non » à une question aussi complexe que l'octroi de droit de vote aux non-luxembourgeois peut substantiellement appauvrir la discussion, voire la réduire à un échange ou même à une guerre des croyances.

On peut effectivement constater que le débat autour de cette question se contente souvent de la présentation de ses propres arguments et des tentatives de démontrer l'invalidité des arguments de l'autre.

Même si la réponse « oui » ou « non » concerne, selon les estimations, quelques 30 000 personnes, elle sera néanmoins transformatrice pour la société luxembourgeoise : soit elle contribuera à une redéfinition des frontières de la communauté politique et sera peut-être un premier pas vers un processus semblable au niveau européen, soit elle montrera que la résistance à une telle ouverture est encore plus grande que les avantages qu'on y perçoit.

4motion en tant qu'association est membre de la Plate-forme Migrations et Intégration crée par l'ASTI et s'engage pour le « oui ». Mais il est également important pour nous de refuser d'étiqueter les personnes qui ne partagent pas nos convictions comme des racistes, des xénophobes, des pas-intelligents ou des nazis.

Un conflit des valeurs

Ce débat révèle un très fort conflit des valeurs au sein de la société luxembourgeoise, probablement plus fort que nous n'en avions conscience jusqu'à présent. Jürgen Habermas a défini ce conflit comme une tension inhérente dans chaque état-nation entre la tendance républicaine et la tendance nationaliste. Les deux visions de ce qui constitue l'intérêt du Luxembourg, sa force, son avenir, sont très différentes.

Pour celles et ceux qui veulent voter « oui », c'est la démocratie et les droits fondamentaux des citoyen(ne)s qui représentent la plus grande valeur. Cette valeur est pour l'instant en danger puisque il y a trop des personnes exclues de la pleine participation politique. Cette situation prive aussi le Luxembourg des apports enrichissants et peut même mettre en péril le développement harmonieux de la société en favorisant des tendances communautaires. L'octroi de droit de vote peut donc en partie combler le déficit démocratique, instaurer plus de justice, donner une meilleure image de Luxembourg à l'extérieur et favoriser la cohésion sociale. Plus les gens participent à la vie politique du pays, plus ils se sentent lié(e)s à ce pays et plus il y a de chances qu'ils/elles décident ensuite de se naturaliser. La double nationalité ne répond pas assez à ces besoins parce que, entre autres, il y a toujours des personnes dont le pays d'origine l'interdit.

Pour celles et ceux qui veulent voter « non », ce n'est pas la démocratie mais la nation qui a la plus grande valeur. Pour eux, il n'y a pas de situation d'exclusion, puisque la nationalité luxembourgeoise est ouverte à tout le monde. De plus, il existe le mécanisme de la double nationalité. A leurs yeux, découpler le droit de vote au niveau central de la condition de la nationalité relègue la nationalité au deuxième plan (ou, dans les scénarios catastrophiques, la détruit), ce qui équivaut à une perte d'identité pour les Luxembourgeois. Le droit de vote au niveau central est qualitativement différent du droit de vote aux niveaux local et européen, puisqu'il implique, entre autres, le pouvoir de décision sur la politique étrangère de Luxembourg. En plus, pour obtenir la nationalité, il est nécessaire de passer un test de langue, ce qui, dans une certaine mesure, garantit le maintien et le développement de la langue luxembourgeoise. Si on octroie le droit de vote sans condition de nationalité, les gens n'auront plus aucune incitation à la naturalisation et donc à l'apprentissage de la langue.

On peut donc constater à quel point les systèmes des normes, des valeurs et des croyances, ce qu'on appelle en psychologie « les cartes du monde » qui soutiennent ces deux positions sont différents.

Quelles craintes derrière le "non" ?

Comme un des éléments les plus frappants de cette campagne est la popularité des slogans nationalistes, essayons de déchiffrer, en quelques points, d'où peut venir cet attachement au concept qui semble être, effectivement, en décalage avec le développement actuel du Luxembourg et de l'Europe ?

1. Pour commencer, on ne peut pas oublier l'importance des symboles et des rituels dans la vie sociale. La naturalisation est un tel rituel, une déclaration publique de loyauté, comme l'est aussi, par exemple, le mariage. Une des fonctions des rituels est de sécuriser les gens. Ils instaurent une continuité, une certaine garantie que le lien sera maintenu, que c'est « sérieux ». Evidement, cette garantie peut s'avérer illusoire. Le mariage peut finir en divorce et une personne, même naturalisée, peut décider de ne plus utiliser la langue luxembourgeoise dans sa vie.

Comme le font remarquer les sociologues de la globalisation, à l'époque où tout change à une vitesse jusqu'à présent jamais connue, où les centres de décision politique se déplacent à un niveau de plus en plus éloigné, où les frontières entre l'état et son entourage deviennent de plus en lus floues, un nombre croissant des personnes éprouvent le besoin de trouver refuge dans des repères qui leur paraissent stables ou même immuable, comme la nation, la religion, les traditions, etc.

2. Il existe toujours dans les relations internationales une hiérarchie de légitimité où les groupes considérés comme une « nation » ont le plus de reconnaissance. Il y a toujours des peuples, comme les kurdes ou les basques qui se battent pour obtenir le titre de la nation et un état séparé. Dans cette perspective, on peut plus facilement comprendre pourquoi, pour certains, le fait que les Luxembourgeois soient reconnus comme une nation et puissent, à ce titre, jouer dans la ligue des « grands » comme la France et l'Allemagne, constitue un acquis historique très important. En plus la conscience nationale au Luxembourg est, en comparaison avec d'autres pays d'Europe, très récente.

La crainte propagée par des populistes est que le Luxembourg ne soit plus reconnu comme une nation et, en conséquence, perde dans le système international sa place égale vis-à-vis de la France et de l'Allemagne. Evidement, du point de vue du droit public international, ce scénario n'est pas possible, c'est une désinformation assez grossière.

Ce qui est néanmoins intéressant dans la position des certains partisans du « non », c'est qu'ils se disent prêts à s'engager sur la voie d'une citoyenneté européenne. Si ces intentions sont sincères, elles démontrent qu'il n'y a pas, même chez les nationalistes, une imperméabilité totale à l'élargissement des frontières de la communauté politique. Il s'agit davantage d'une crainte de s'engager sur cette voie « tout seul » sans que les autres pays européens ne suivent le pas. On peut s'imaginer que si demain la France ou l 'Allemagne décidaient d'ouvrir le droit de vote de la sorte, il y aurait déjà beaucoup moins de résistance au Luxembourg.

3. Ce qui certainement fait la spécificité du Luxembourg, c'est la question des langues. Elle apparaît à l'occasion de tous les débats sur l'intégration, la vie-ensemble, les relations entre les générations, etc. Il est décidément temps qu'elle soit prise plus au sérieux par le monde politique. Elle devrait aussi être débattue séparément, comme on parle du chômage ou d'autres problèmes sociaux pressants.

Nous connaissons déjà assez bien les plaintes : les luxembourgeois se plaignent de ne pas pouvoir utiliser leur propre lange dans la vie de tous les jours, les immigrés dénoncent que malgré l'utilisation officielle des trois langues il existe toujours des endroits ou des personnes refusent de parler le français ou l'allemand avec eux. Il existe donc un grand besoin de redéfinir le consensus en matière de langues, car cette question va peser sur toutes les tentatives d'ouvertures politiques au Luxembourg.

Conclusion

Pour conclure, nous sommes convaincus que le réponse positive à cette question du referendum sera un pas dans une très bonne direction, contribuera à l'évolution de la démocratie et rendra la société luxembourgeoise plus ouverte. Nous espérons que tel sera le résultat. Néanmoins, nous pensons aussi qu'un élément essentiel pour la démocratie est la capacité de sortir, un instant, de sa propre position et essayer de regarder le monde du point de vue de l'autre, afin de se libérer au tant que possible de stéréotypes et de préjugés. C'est alors qu'un vrai dialogue devient possible. Paradoxalement, c'est grâce à l'écoute sincère, voire l'acceptation de la réalité telle qu'elle est, que les positions peuvent changer et la transformation devient possible. Combattre, nier ou aller contre des positions basés sur des sentiments risque de polariser d'avantage et plus durablement.

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